Bandes d’absorption peu connues dans les spectres infrarouges du corindon : que signifient-elles ?

Martial Bonnet¹, Emmanuel Fritsch²

1Centre de Recherches Gemmologiques, Nantes, France
2Institut des Matériaux Jean Rouxel (IMN) & University of Nantes, Faculté des Sciences et des Techniques, 2, rue de la Houssinière, BP 32229 Nantes, cedex 3 France

Nous avons étudié cinq saphirs jaunes moyens facettés de couleur similaire (N1 à N5, 0,078 à 0,098 ct), vendus comme naturels, ce qui a été confirmé par un laboratoire de renommée internationale. Tous les cinq présentaient des bandes d’absorption infrarouge peu décrites dans la littérature (Figure 1). Ils étaient très purs, ne présentaient pas de lignes de Plato ni de luminescence ultraviolette. Cependant, leurs spectres infrarouges contenaient des bandes connues pour être présentes dans le saphir naturel, traité ou synthétique, et qui ne sont pas liées aux inclusions. Par exemple, les bandes à environ 3025, 2980, 2625, 2465 et 2415 cm-1 ont été enregistrées dans un saphir synthétique orange cultivé par fusion (Hummel, 2019). Nous avons également trouvé des bandes à environ 3033, 3025 et 2980, qui sont enregistrées dans des saphirs Punsiri, traités thermiquement ainsi que dans des saphirs naturels  » basaltiques  » (Sangsawong et al., 2016).

Pour la première fois, nous tentons de consolider ces données variées en nous basant sur des positions de bandes approximatives et des largeurs grossièrement estimées (Tableau 1).

Pour simplifier les choses, nous nous sommes limités à la plage 3400-2400 cm-1. Nous ne mentionnons pas les motifs qui sont déjà relativement bien connus comme les séries à 3309 et 3160 cm-1 (y compris la caractéristique 2420), et ceux observés dans les synthétiques hydrothermaux par Scarratt (2017). Les pics à 2920 et 2850 cm-1 sont des artefacts dus aux « empreintes digitales » (sébum des empreintes digitales.) Nous nous retrouvons avec 19 bandes, mais la comparaison des maxima apparents et des vrais maximas des composantes gaussiennes individuelles s’est avérée difficile (d’où les nombreux points d’interrogation du tableau 1). Par exemple, les deux composantes à 3040 et 2995 cm-1, données par Fukatsu et al. (2003) peuvent générer les maximas apparents autour de 3025 et 2980 cm-1. De plus, le spectre du saphir dopé au Mg de Fukatsu et al. (2003) est très différent de la série de 3160 cm-1 réputée liée au Mg et observée dans les gemmes naturelles. La seule façon de déterminer la position exacte des composantes, et éventuellement de réconcilier ce travail avec les données publiées précédemment, est de procéder à une décomposition avec contraintes des spectres inhabituels enregistrés.

Comme beaucoup de ces bandes sont générées par le dopage du corindon avec du magnésium, un ion divalent (Mg2+), on s’attendrait à ce qu’une lacune soit générée pour la compensation de charge de la substitution de Al3+. Nous pensons que plusieurs des caractéristiques observées par Fukatsu pourraient être liées à une lacune. Cette lacune est probablement similaire à celle créé par la substitution du béryllium, également un ion divalent. Il n’est donc pas surprenant que leurs absorptions infrarouges correspondantes se situent dans la même gamme spectrale.

En attendant, la similitude de ces spectres inhabituels dans les corindons naturels, traités et synthétiques reste déroutante et inexpliquée.

References

Fukatsu N., Kurita N., Oka Y., Yamamoto S., 2003. Incorporation of hydrogen into magnesium-doped α-alumina, Solid State Ionics, 162-163, 147-159.

Hummel G., 2019. Etudes en spectroscopie infrarouge d’une collection de saphirs jaunes à orange, DUG diploma, Nantes University, 61 p.

Sangsawong.S., Pardieu V, Raynaud V, Engniwat S, 2016. « Punsiri » type FTIR Spectral Features in natural yellow sapphires, Gems & Gemology, 52-3, 325-327.

Scarratt K., 2017. Seeing infrared. Deconstructing the infrared spectra of corundun, 143-149. In Hughes R.W., Manorotkul W., Hughes B.: Ruby & Sapphire – A gemologist’s guide, Lotus, Bangkok, Thailand.

Les laboratoires de gemmologie

Aurélien Delaunay
Directeur du Laboratoire Français de Gemmologie (LFG)

Les laboratoires d’analyses gemmologiques existent depuis longtemps. Les professionnels du métier se sont vite rendu compte qu’ils avaient besoin de la science pour se prémunir d’éventuelles confusions avec l’arrivée sur le marché des perles de culture et pierres de synthèse.

Le besoin est toujours d’actualité car la mentalité des consommateurs a évolué vers le commerce éthique, la traçabilité des gemmes, le besoin d’un rapport d’analyse réalisé dans un laboratoire d’analyses gemmologiques.
La demande d’analyses étant accrue, des laboratoires ont vu le jour partout dans le monde, sur les zones de marché (Thaïlande, Sri Lanka, etc.) ainsi que sur les zones de consommation (Chine, Inde, Europe, Amérique, etc.). Mais comment se crée un laboratoire et quelle confiance le consommateur peut-il avoir ?

N’importe qui peut décider, du jour au lendemain, d’ouvrir son laboratoire. Il suffit d’avoir un peu d’argent (beaucoup si le souhait est d’avoir toutes les technologies nécessaires) et un diplôme de gemmologue (se pose la question de l’institut délivrant la formation ; plutôt classique ou scientifique ? ; une expérience de laboratoire suffit-elle ?). Aucune autorité n’existe pour contrôler le sérieux des laboratoires gemmologiques. En résulte de grandes différences d’instrumentation, de procédures d’analyses, d’expérience des gemmologues, qui créent de véritables écarts dans l’analyse des gemmes. Le client aura cependant l’impression de recevoir le même résultat dans tous ces laboratoires : un rapport d’analyse. Au vu de ces écarts de procédures, les informations sur les rapports varient. Les conclusions peuvent également être différentes car plusieurs indications sont des opinions fondées sur des données scientifiques.

Comment éduquer les clients sur ces différences ? Certaines données devraient toujours être les mêmes : dimensions, masse… Mais comment ont-elles été acquises ? Avec quels instruments ? Sont-ils calibrés par un organisme indépendant ? L’environnement de travail (température, hygrométrie) est-il contrôlé ? Quelles sont les incertitudes de mesure ? Toutes ces données influencent le résultat, sans parler des cas particuliers comme les opales hydrophanes…

Chaque laboratoire se dote d’équipements (ou pas) permettant d’arriver à une conclusion (certains gemmologues indépendants donnent une conclusion sans faire d’analyse instrumentale). Tous ces instruments acquièrent des mesures, des données qui dépendent de paramètres déjà évoqués (résolution, environnement, connaissance de l’instrument, technicien opérateur, etc.). Là encore, des incertitudes sont à prendre en compte. Les analyses effectuées sont-elles valides et validées par un tiers (toute la question de l’importance de l’équipe de gemmologues expérimentée est là).

Prenons un exemple simple : la couleur d’un diamant. Sous quelle lumière la pierre est-elle observée ? Cette question est primordiale car la qualité de l’illuminant va influencer fortement la perception de la couleur. A quoi est comparée la pierre du client ? Une série de pierres étalons en diamant, des oxydes de zirconium synthétiques, ou rien ? Combien de personnes vont grader la pierre pour moyenner les couleurs observées ? Tout ceci évidement dans un souci d’impartialité (d’où l’importance d’une équipe de gemmologues expérimentés…).

Toutes ces questions doivent nous amener à une réflexion profonde sur notre métier. Quelles sont les attentes des clients ? Ont-ils besoin de conseils ou d’un rapport scientifiquement abouti ? Ont-ils besoin d’un document formaliste, bien charté, « qui en jette » ? Achètent-ils le nom d’un laboratoire connu, peu importe que l’analyse soit faite en Thaïlande, en Suisse, en France, aux USA ; avec les différences d’équipements, d’équipes et de procédures qui en découlent?

Il existe en revanche des normes internationales, posant les bases des obligations de tous les types de laboratoires, qui ne peuvent être remises en cause. La norme internationale ISO 17025 indiquent toutes les exigences générales concernant la compétence des laboratoires d’essais (comme le sont les laboratoires d’analyses gemmologiques). La norme internationale concernant la gradation des diamants est nommée ISO 24016. Ces textes sont des bases importantes sur les exigences instrumentales et de qualification des équipes. Chaque pays a son organisme d’accréditation indépendant. En France, il s’agit du COFRAC (Comité Français d’Accréditation) ; en Suisse, il s’agit du SAS (Service d’Accréditation Suisse), etc. En parallèle, les laboratoires peuvent également être certifiés RJC (Responsible Jewellery Council), ISO 9001… Toutes ces certifications et accréditations sont des bases de réflexion en attendant un organisme régulateur indépendant et international validant ou non l’ouverture d’un laboratoire.

Toutes ces certifications et accréditations sont des gages de confiance et de sécurité pour les consommateurs. Mais elles ne suffisent pas à faire d’un laboratoire, un laboratoire compétent. Ce sont les gemmologues, les procédures d’analyses, le matériel et les certifications qualifiant sa bonne utilisation, qui donnent aux laboratoires ses lettres de noblesse et sa reconnaissance scientifique. L’ancienneté d’un laboratoire est également un critère important car l’expérience acquise, les données de référence accumulées, sont des forces dans l’analyse des gemmes.

Il faut donc sensibiliser les clients et les consommateurs face aux différences tarifaires existantes, représentatives des différences d’analyse entre les laboratoires. L’information est la base de tout. Si vous êtes informés, vous utiliserez les laboratoires en connaissance de cause et en fonction de vos besoins réels.

Doit-on protéger le métier de gemmologue?

Marie Chabrol
Enseignante formatrice en gemmologie à l’IBS Saumur
Journaliste

Il y a quelques semaines, mes élèves, facétieux, me faisait parvenir la vidéo d’un certain Morgan VS, youtubeur de renom si on en croit les 1,19 millions d’abonnés qui le suivent. Me voilà donc devant une vidéo qui m’aurait bien fait rire il y a vingt ans, mais indéniablement, je ne suis plus dans la cible de ce monsieur. « Pierre Précieuse à 1 euros VS 1 200 000 euros », voilà le titre racoleur de cette vidéo de 20 minutes qui aura quand même attiré près de 800,000 spectateurs.

Dans ce programme, nous découvrons un gemmologue – M. Lucas Escoto – installé 10 rue de la Paix à Paris; une adresse connue de toutes les personnes souhaitant se domicilier avec une activité en lien avec la joaillerie à quelques encablures de la Place Vendôme. Sur les internets, l’homme dit être diplômé de l’Institut National de Gemmologie et expert en pierres précieuses. Tout au long des vingt minutes, il nous explique de nombreuses choses sur les pierres gemmes, un florilège de bêtises dans lequel on retiendra que la tourmaline fait partie de la famille des grenats, que la rubellite à les avantages du rubis sans son prix et que les spinelles sont des cousins des corindons…etc. Je m’arrête là. Nul besoin de détailler toutes les absurdités entendues durant 20 minutes. Ajoutons quand même que 51000 personnes ont trouvé cette vidéo instructive. Ce n’est pas moi qui le dit mais les statistiques publiques sur YouTube.

Mes élèves ont bien ri, même si, après quelques mois de formation ils ont bien compris l’étendu du problème. Faisant preuve de pédagogie, et retenant un certain découragement palpable, j’ai tenté de répondre à leurs questions : pourquoi des gens se disaient-ils gemmologues s’ils ne l’étaient pas ? Comment permettre aux clients de s’y retrouver et avoir confiance ? Pourquoi le décret français de 2002 était encore si mal appliqué ? Nous avons aussi évoqué les « turquoises vertes du Turkménistan » ou ce « Rainbow chrysocolle » qui font encore tant de mal à la profession, sans parler des traitements qui se doivent d’être déclarés et qui ne sont toujours pas…
Alors bien sûr, sur les réseaux sociaux, de nombreux professionnel(le)s se seront insurgés contre cette vidéo, déplorant, encore, qu’en 2021, nous en soyons toujours au même point. Mais qu’en est-il des réactions officielles ? Et bien pas grand-chose… Comme à chaque nouvelle affaire, comme à chaque nouveau problème, le métier reste, à mon goût, un peu trop silencieux.

Alors, je me demande, quand le titre de gemmologue sera enfin protégé ? Pour s’installer comme coiffeur, il faut – en France – un BP coiffure par exemple. On ne peut pas s’installer comme médecin, notaire ou commissaire-priseur comme on le souhaite. Si d’un pays à un autre, les réglementations changent, ces métiers comme bien d’autres sont un minimum encadrés. Alors, pourquoi pas celui de gemmologue ?

Je n’ai pas de solution toute faite, je sais juste qu’à chaque nouvelle affaire, un peu plus de mal est fait au métier, la confiance s’érode encore un peu plus. Il faut encore réexpliquer, recommencer. Quand au public, aux clients ? Et bien, il leur faut trouver des sources d’informations sûres, elles ne sont pas légion et parfois plus compliquées à trouver qu’une vidéo sur YouTube… L’éducation est certes la clé, mais malgré tous nos efforts, il semble que nous soyons encore loin de notre but. Je vous rassure, je n’ai pas perdu la foi, il en faut bien plus pour me décourager. Mais je rêve d’un jour où ce genre de chose n’existera plus.

 

Au sujet de la gemmologie

Marie-Hélène Corbin
Directrice et Présidente de l’École de Gemmologie de Montréal

Symbole esthétique pour les uns, symbole géologique pour certains, un morceau d’histoire pour les autres : la gemmologie offre à chacun ce qu’il souhaite y trouver. Que ce soit la fascination ressentie devant une gemme et la palette de couleurs qu’elle dévoile ; qu’il s’agisse de la compréhension du phénomène géologique, par l’observation des incroyables inclusions que peut recéler une pierre ; que ce soit un voyage dans le passé en admirant un bijou d’une autre époque : c’est ça la gemmologie.

On pourrait dire que la gemmologie est finalement cette capacité à regrouper différents mondes, diverses personnes, de tous les milieux, satisfaire mille curiosités, grâce a une seule et même passion : celle des gemmes.

Que vous aimiez l’économie, la finance, l’histoire avec un grand H, l’écriture, ou l’approche scientifique, la gemmologie répond ainsi aux intérêts de chacun, tout en permettant de développer ses connaissances dans d’autres domaines, et ainsi ouvrir de nouvelles portes et possibilités.

Cette année 2020 entraîne une vraie transformation au niveau mondial, des changements profonds, une remise en question personnelle. Le monde de la gemmologie n’est pas épargné et se trouve également en pleine mutation. Il est ainsi plus que jamais temps de faire partie de la famille des gemmologues de demain, de participer à cette nouvelle génération qui souhaite amener le changement et travailler dans le domaine des gemmes avec une conscience plus honnête et sereine, respectueuse des hommes et de l’environnement.

L’accord de Kimberley en 2003, l’arrivée des diamants synthétiques sur le marché et des nouvelles techniques pour les détecter, la volonté de réaliser la traçabilité des gemmes par certains laboratoires montrent la volonté de changement du monde de la gemmologie. L’enseignement lui-même évolue : de nouveaux acteurs font leur apparition, proposant des cours plus complets et modernes, orientés sur une réalité du marché et les demandes des étudiants, des approches plus scientifiques et dynamiques sont proposées.

On pourrait dire que 2020 célèbre l’entrée de la gemmologie dans une ère scientifique et humaniste.

De l’égalité hommes-femmes

Lucie Martinez, LM Joaillerie

Nous sommes à une ère où nous nous proclamons (promouvons??) l’égalité homme-femme, la différence et la tolérance… Je vois encore trop souvent ces sujets d’actualité dans notre société mis en exergue le temps d’une journée pour disparaître aussitôt …

Je vais vous parler de mon expérience en tant que femme dans notre secteur d’activité !

Après avoir suivi des études de Bijouterie – Joaillerie en France où la mixité était de rigueur (la bijouterie étant un milieu relativement féminin), j’ai rapidement découvert que selon les professions gravitant autour de ce secteur, la réalité pouvait être tout autre. J’ai commencé par rencontrer des difficultés en cherchant un maître d’apprentissage pour me former au sertissage, où l’on m’a clairement fait comprendre par intimidation qu’il n’y avait pas de place pour les femmes. Étant jeune et nouvelle dans le milieu, je n’ai pas insisté. J’ai donc cherché à m’orienter vers la gemmologie qui était ma passion depuis mon plus jeune âge et qui m’avait poussé à faire une école de bijouterie.

J’avais un contact dans mon entourage susceptible de me faire découvrir ce milieu très fermé encore il y a quelques années. On m’a dit : « tu es toute fine toute fragile, c’est un milieu d’homme, tu ne tiendras jamais », d’autant plus que l’enjeu était de vivre sur une zone minière en Afrique. Pour moi c’était un rêve, une opportunité en or d’aller apprendre sur le terrain ; pour tous les autres, c’était de l’inconscience qu’une femme puisse aller y vivre.

C’est à ce moment-là, que j’ai compris que c’était à moi et à moi seule de prouver le contraire pour pouvoir faire évoluer les mentalités, faire évoluer le milieu à mon niveau. Mais au final, c’est grâce à chacune de ces femmes qui, comme moi, ont fait le choix de repousser ces barrières et préjugés, et qui ont réussi aujourd’hui à faire leur place aux côtés de négociants, de gemmologues, de géologues et de chercheurs… Elles ont su apporter leurs compétences pour créer des places là où il était impossible d’imaginer des femmes dans ce milieu.

Pour ma part, c’est une magnifique expérience que j’ai vécu tant sur le plan personnel que professionnel, j’ai fait de très belles rencontres et j’ai pu apprendre, mieux que nul part ailleurs, comment identifier, acheter, tailler les pierres. En contrepartie, j’ai apporté mon savoir, mes connaissances en bijouterie, en commerce et en marketing… Vous ne me l’enlèverez pas de l’esprit, il n’y a rien de plus enrichissant que l’échange !

Si j’écris ceci aujourd’hui, c’est pour montrer qu’il est possible de travailler dans la mixité. Valorisons les postes féminins et multiplions-les afin de laisser la chance à tous et à toutes. Développons la complémentarité et non la concurrence.

N’oublions pas que c’est la différence qui fait la richesse. A méditer !

Etre une femme dans le secteur minier

Lauriane Pinsault,
Gemmologue et analyste des ventes chez Gemfields

Je suis debout au fond de cette grande salle de réception. Devant moi s’aligne des rangées d’hommes dont l’impatience est palpable. Ils attendent avec excitation l’annonce des résultats qui sera faite par le directeur des ventes à la suite des discours du président du conseil, du représentant du gouvernement et du PDG. C’est toujours un évènement, c’est toujours très attendu. C’est à chaque fois comme une petite révolution dans le secteur si fermé et secret du trading des pierres de couleur, de les voir tous là, ces acteurs qui font le marché, réunis en un même lieu. A cet instant, dans cette salle, il y a le plus grand exploitant minier de pierres de couleurs et les plus gros acheteurs, industriels et revendeurs de pierres du secteur. C’est intrigant, presque enivrant de les regarder interagir, on devine les alliances temporaires, les accords à voix basses, les trahisons tacites.

Mais alors que j’observe cette scène c’est un malaise qui me prend, ça m’arrive à chaque fois et ça vient me gâcher le plaisir. Et pourtant j’essaie (oh oui j’essaie !) de passer outre, de ne pas y penser, de fermer les yeux, comme tout le monde. Mais je n’y arrive pas, c’est plus fort que moi, je ne peux m’empêcher de relever cette absence, aussi évidente et que naturelle, des femmes. Il n’y a pas une seule femme dans cette salle. Pas une seule parmi eux. Ni du côté vendeur. Ni du côté acheteur. Pas une n’aura placé une enchère, ni ne fera un de ces beau discours. Je suis la seule femme dans la pièce, et ce n’est ni fierté ni mérite que je ressens, mais une peur, celle pour mon avenir.

Cet événement que je décris, c’est celui de l’annonce du résultat d’une enchère de pierres brutes, auquel je participe pour mon travail, mais être la seule femme dans la pièce m’arrive beaucoup plus souvent et dans d’autres circonstances : lors des réunions journalières de production à la mine, lors des diners avec mon équipe ou des consultants, lorsque je vais rencontrer les ouvriers de ma maison en chantier, ou même lorsque je vais chez le concessionnaire automobile.

Quand j’aborde le sujet de la sous-représentation des femmes dans de nombreux corps de métiers avec mes collègues, supérieurs, familles, amis, on me répond presque toujours qu’il faut « trouver sa place » et que cela passe par « faire ses preuves ». Je trouve ces deux expressions très violentes. D’une part car elles impliquent que c’est bien aux femmes, et seulement à elles, qu’il revient de trouver une solution pour ces sous-représentations, mais aussi car elles expriment implicitement le fait qu’il est naturel que les femmes ne soient pas présentes et qu’elles doivent donc redoubler d’effort et de travail pour se faire accepter. Non, je ne peux pas « trouver ma place », comme si c’était une chaise vide sur ces rangées d’hommes assis aux enchères, car cette place elle n’existe pas. Ma place, je dois la créer, et c’est cette subtilité qui fait toute la différence. Créer une place pour les femmes là où elles n’en ont jamais eu, cela ne passera pas seulement par leur travail et leurs capacités, mais par un changement global des mentalités et une adaptation des environnements de travail. Cette évolution ne sera possible qu’avec le soutien des hommes à tous les niveaux, qui auront le courage d’outrepasser les aprioris pour faire confiance, embaucher et mentorer des femmes qui, comme moi, ont des rêves de changement plein la tête mais les pieds bien sur terre.

Ce texte ne parlera peut-être pas beaucoup aux gemmologues européens, mais pensez tous de même à combien de femmes vous connaissez qui sont négociantes en pierres, directrices de laboratoire de gemmologie ou encore chercheuses. Et au-delà du nombre, demandez vous toujours quels postes les femmes occupent dans notre profession, quel niveau de responsabilité elles détiennent et à quelles évolutions de carrière elles peuvent aspirer. Féminiser un secteur, ce n’est pas le démasculiniser, c’est l’égaliser. Ce texte n’est pas contre les hommes, bien au contraire, il est pour tout le monde, car nous travaillons tellement mieux ensemble !

La place des Sciences

Par Boris Chauviré
Chercheur post-doctoral
Membre fondateur de l’association Gemmologie et Francophonie

Voici donc une petite réflexion en ces temps de ralentissement global. J’aimerai poser ici la question de la place des Sciences dans nos sociétés, et évidemment dans la gemmologie.

La (ou les) Science(s), au même titre que l’Art, est un bien culturel commun qui permet de faire avancer les sociétés dans leurs visions du monde. Elle se distingue seulement par une méthode plus rigoureuse et reproductible qui permet d’apprécier au mieux ce qui nous entoure, en limitant au maximum le subjectif de celui qui l’utilise. 

En gemmologie, n’importe quel expert suit cette méthode, en récoltant des données sur la gemme, et en déduisant sa nature comme la plus probable à partir de ces données. Cette méthode est reproductible, car normalement, plusieurs experts donneront le même résultat à partir des mêmes données. Mais, cela se base sur le fait que la recherche fondamentale (l’extrême de la méthode scientifique) puisse fournir et expliquer ce lien entre données et résultats.

La méthode empirique (sous-branche de la méthode scientifique) permet de mettre en avant un lien quand il existe un nombre statistiquement viable d’échantillon (si 1000 minéraux identifiés comme identique – corindon par exemple – donne la même donnée – densité = 4 -, alors l’hypothèse que ce minéral possède toujours cette même donnée est viable jusqu’à preuve du contraire). Mais l’expliquer est souvent plus ardu et nécessite de croiser différentes techniques, et de se baser sur les fondements physiques du phénomène observé. Pour faire bref (ce qui est déjà plus le cas), la recherche essuie les plâtres que la société va utiliser.

Mais que se passe-t-il quand la recherche n’a pas donné les clés ? On essaie de contourner la question. Par exemple, lors d’une réunion de gemmologues francophones, nous avons abordé le traçabilité du diamant (mais cela peut s’appliquer à beaucoup de gemme). Beaucoup de choses sont proposées dont la gravure avec un lien vers une base de données cryptées (blockchain). Mais comment le vérifier ? Peut-on se baser sur la bonne foi d’une personne qui affirme l’avoir extrait à tel endroit ? Ou celui qui fait la gravure ?

La réponse est probablement oui dans certains cas, mais dans tous les autres cas, nous n’avons aucun moyen viable et scientifique pour affirmer la provenance d’une gemme. Pour ma part, ces propositions sont donc cosmétiques. Il existe certes des pistes (l’assemblage d’inclusions, l’isotopie), mais pour le moment, cela se base sur une méthode empirique qui a la fragilité d’être aussi robuste que les échantillons qui lui sont soumis. En d’autres termes, un seul échantillon qui démontre le contraire, et tout s’écroule. Ce qui a mené certains laboratoires à parler de « Ceylan-like » au lieu d’affirmer une provenance certaine. Ajoutons que les provenances se basent sur la construction humaine de frontières arbitraires. Hors, un même contexte géologique de formation de gemme peut s’étendre à plusieurs pays, comme certains corindons qui se sont formés simultanément quand l’Inde était encore rattaché à  l’Afrique. Comment donc distinguer 2 gisements aujourd’hui séparés mais qui sont géologiquement identiques ? On l’ignore, et peu de recherches sont faites pour explorer les gisements de gemmes en tant que système géologique global.

Aujourd’hui, en gemmologie mais plus largement dans la société, il est régulier de voir la Science se confronter à des opinions, des idéologies, des pressions commerciales dont elle a pour but de s’affranchir. Elle est même parfois sacrifiée sur l’autel d’idéologies (l’arrêt de recherches aux USA lors de la prise de poste de D. Trump en est l’exemple).

Un débat se pose donc : est-il préférable de se baser sur des rhétoriques idéologiques ou sur une description du monde qui se veut impartiale ? Vos avis sont les bienvenues !

Gemmologiquement votre,

Boris Chauviré

G&F Jardin d’Hiver, mars 2019

Dans les caves d’affinage de l’Etivaz. Photo : Gemmologie & Francophonie

Poil d’hiver 2019. Voici achevée la troisième édition d’un chaleureux week-end de rencontres amicales et gemmologiques. Un solide noyau d’amis gemmologues, représentants de laboratoires et d’institutions académiques, membres de l’industrie horlogère Suisse, observateurs aguerris du monde de la pierre et du bijou se sont réunis les 2 et 3 mars à Château-d’Œx, Gruyères, Suisse.

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