Doit-on protéger le métier de gemmologue?

Marie Chabrol
Enseignante formatrice en gemmologie à l’IBS Saumur
Journaliste

Il y a quelques semaines, mes élèves, facétieux, me faisait parvenir la vidéo d’un certain Morgan VS, youtubeur de renom si on en croit les 1,19 millions d’abonnés qui le suivent. Me voilà donc devant une vidéo qui m’aurait bien fait rire il y a vingt ans, mais indéniablement, je ne suis plus dans la cible de ce monsieur. « Pierre Précieuse à 1 euros VS 1 200 000 euros », voilà le titre racoleur de cette vidéo de 20 minutes qui aura quand même attiré près de 800,000 spectateurs.

Dans ce programme, nous découvrons un gemmologue – M. Lucas Escoto – installé 10 rue de la Paix à Paris; une adresse connue de toutes les personnes souhaitant se domicilier avec une activité en lien avec la joaillerie à quelques encablures de la Place Vendôme. Sur les internets, l’homme dit être diplômé de l’Institut National de Gemmologie et expert en pierres précieuses. Tout au long des vingt minutes, il nous explique de nombreuses choses sur les pierres gemmes, un florilège de bêtises dans lequel on retiendra que la tourmaline fait partie de la famille des grenats, que la rubellite à les avantages du rubis sans son prix et que les spinelles sont des cousins des corindons…etc. Je m’arrête là. Nul besoin de détailler toutes les absurdités entendues durant 20 minutes. Ajoutons quand même que 51000 personnes ont trouvé cette vidéo instructive. Ce n’est pas moi qui le dit mais les statistiques publiques sur YouTube.

Mes élèves ont bien ri, même si, après quelques mois de formation ils ont bien compris l’étendu du problème. Faisant preuve de pédagogie, et retenant un certain découragement palpable, j’ai tenté de répondre à leurs questions : pourquoi des gens se disaient-ils gemmologues s’ils ne l’étaient pas ? Comment permettre aux clients de s’y retrouver et avoir confiance ? Pourquoi le décret français de 2002 était encore si mal appliqué ? Nous avons aussi évoqué les « turquoises vertes du Turkménistan » ou ce « Rainbow chrysocolle » qui font encore tant de mal à la profession, sans parler des traitements qui se doivent d’être déclarés et qui ne sont toujours pas…
Alors bien sûr, sur les réseaux sociaux, de nombreux professionnel(le)s se seront insurgés contre cette vidéo, déplorant, encore, qu’en 2021, nous en soyons toujours au même point. Mais qu’en est-il des réactions officielles ? Et bien pas grand-chose… Comme à chaque nouvelle affaire, comme à chaque nouveau problème, le métier reste, à mon goût, un peu trop silencieux.

Alors, je me demande, quand le titre de gemmologue sera enfin protégé ? Pour s’installer comme coiffeur, il faut – en France – un BP coiffure par exemple. On ne peut pas s’installer comme médecin, notaire ou commissaire-priseur comme on le souhaite. Si d’un pays à un autre, les réglementations changent, ces métiers comme bien d’autres sont un minimum encadrés. Alors, pourquoi pas celui de gemmologue ?

Je n’ai pas de solution toute faite, je sais juste qu’à chaque nouvelle affaire, un peu plus de mal est fait au métier, la confiance s’érode encore un peu plus. Il faut encore réexpliquer, recommencer. Quand au public, aux clients ? Et bien, il leur faut trouver des sources d’informations sûres, elles ne sont pas légion et parfois plus compliquées à trouver qu’une vidéo sur YouTube… L’éducation est certes la clé, mais malgré tous nos efforts, il semble que nous soyons encore loin de notre but. Je vous rassure, je n’ai pas perdu la foi, il en faut bien plus pour me décourager. Mais je rêve d’un jour où ce genre de chose n’existera plus.

 

Au sujet de la gemmologie

Marie-Hélène Corbin
Directrice et Présidente de l’École de Gemmologie de Montréal

Symbole esthétique pour les uns, symbole géologique pour certains, un morceau d’histoire pour les autres : la gemmologie offre à chacun ce qu’il souhaite y trouver. Que ce soit la fascination ressentie devant une gemme et la palette de couleurs qu’elle dévoile ; qu’il s’agisse de la compréhension du phénomène géologique, par l’observation des incroyables inclusions que peut recéler une pierre ; que ce soit un voyage dans le passé en admirant un bijou d’une autre époque : c’est ça la gemmologie.

On pourrait dire que la gemmologie est finalement cette capacité à regrouper différents mondes, diverses personnes, de tous les milieux, satisfaire mille curiosités, grâce a une seule et même passion : celle des gemmes.

Que vous aimiez l’économie, la finance, l’histoire avec un grand H, l’écriture, ou l’approche scientifique, la gemmologie répond ainsi aux intérêts de chacun, tout en permettant de développer ses connaissances dans d’autres domaines, et ainsi ouvrir de nouvelles portes et possibilités.

Cette année 2020 entraîne une vraie transformation au niveau mondial, des changements profonds, une remise en question personnelle. Le monde de la gemmologie n’est pas épargné et se trouve également en pleine mutation. Il est ainsi plus que jamais temps de faire partie de la famille des gemmologues de demain, de participer à cette nouvelle génération qui souhaite amener le changement et travailler dans le domaine des gemmes avec une conscience plus honnête et sereine, respectueuse des hommes et de l’environnement.

L’accord de Kimberley en 2003, l’arrivée des diamants synthétiques sur le marché et des nouvelles techniques pour les détecter, la volonté de réaliser la traçabilité des gemmes par certains laboratoires montrent la volonté de changement du monde de la gemmologie. L’enseignement lui-même évolue : de nouveaux acteurs font leur apparition, proposant des cours plus complets et modernes, orientés sur une réalité du marché et les demandes des étudiants, des approches plus scientifiques et dynamiques sont proposées.

On pourrait dire que 2020 célèbre l’entrée de la gemmologie dans une ère scientifique et humaniste.